A propos du film « Artemisia » (Agnès Merlet, 1997)

       Film historique ou fictif ? 

          Je ne m’attarderai pas ici à juger la qualité esthétique du film, mais je tenterai d’avoir un jugement historique sur celui-ci. Assez souvent, on voit apparaître sur les écrans de cinéma des films monographiques. Alors naturellement se pose la question de la part de vérité dans ces films, de savoir séparer ce qui relève de la fiction et ce qui relève de la réalité. On ne sait jamais vraiment quoi croire ou laisser à l’imagination de l’auteur.

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         C’est la question à laquelle je vais répondre ici pour le film « Artemisia » réalisé par Agnès Merlet et sorti en 1997. La question est légitime car lors de sa sortie, il fut autant critiqué que loué pour son esthétique. Les historiennes Gloria Steinem et Mary Garrard voulaient qu’on enlève le sous titre « true story » du film et elles ont distribué  des feuilles donnant de « vraies » informations sur la vie d’Artemisia à l’avant première aux Etats-Unis.

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          Le film ne présente pas la vie entière d’Artemisia ( Valentina Cervi) mais deux années de sa vie, de sa rencontre avec Agostino Tassi (Miki Manojlovic)  jusqu’à la fin du procès de 1610 à 1612.  Ce choix montre la volonté de la réalisatrice de se concentrer sur le caractère déterminé d’Artemisia qui a du se battre pendant l’affaire du viol. On pourrait croire que c’est réduire sa vie de peintre à cette période tourmentée de sa vie. Pourtant, c’est un moment clé de son histoire et il est indispensable à la compréhension des œuvres de l’artiste. Historiquement et cinématographiquement, ces deux années devaient avoir une place primordiale dans le film. De plus, la dramaturgie de l’histoire permet l’intrigue du film.

          La réalisatrice a fait un long travail de recherches. Tous les actes du procès, qui a duré neuf mois, sont conservés. Ces actes appartiennent aux archives de Rome. Une traduction partielle en français a été publié de la maison d’édition « des femmes ». Ces actes posent peut être plus de questions qu’ils ne donnent de réponses. On peut y lire des accusations réciproques, des mensonges, des faux témoignages. La vérité qui émerge à travers ces actes et dans le film est un monde où la liberté de ton et de mœurs, la liberté des femmes se voient confrontées à la censure, la religion, la répression.

         Dans les actes, Agostino Tassi paraît être un violeur, un menteur, un voleur et accuse Artemisia d’être une coureuse. Mais Agnès Merlet a déformé la relation entre Artemisia et son professeur. Elle le présente comme une histoire d’amour contrarié.

Image du film : Artemisia fait son autoportrait

         Concernant les œuvres, certaines apparaissent de manières anachroniques. En effet, son Autoportrait en allégorie de la peinture apparaît dans le film alors qu’il a été peint en 1638-1639.

La vie de l’atelier

             Le film nous apprend beaucoup sur le travail dans un atelier. On voit Artemisia préparer une toile, son père choisir les pigments pour la couleur, le choix des modèles et leur travail, le rôle des apprentis. Artemisia est un cas à part dans l’atelier car c’est une femme. Elle n’a pas le droit d’avoir de modèle et se regarde dans un miroir en cachette pour peindre du nu. On peut voir les installations pour la peinture d’une fresque. A plusieurs reprises, on entend les peintres dire à Orazio Gentileschi (Michel Serrault) de se dépêcher car cela sèche. Pourquoi faut-il se dépêcher ?

Image du film : Orazio Gentileschi peint une fresque à Rome

         La technique qu’utilisent les artistes dans la basilique est celle de « dipingerer a fresco » ou peindre sur un enduit frais. On y applique des pigments de couleur détrempés à l’eau. Si l’enduit est frais, la couleur s’inprègne mieux dans celui-ci et donc elles durent plus longtemps. Le temps est compté donc le dessin et le choix des couleurs doivent être préparés à l’avance. C’est pour cette raison que le père d’Artemisia ne peut pas laisser tomber son travail sur sa fresque en plein milieu de ce qu’il a commencé.

        Agostino Tatti fait découvrir à Artemisia une nouvelle manière de peindre : à l’extérieur.

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        Artemisia préfère les figures humaines et met du temps à comprendre ce qui peut se peindre dans un paysage.  La peinture de paysage serait apparu au début du XVème siècle en Flandre. Le mot « paesaggio » apparaît à la fin de ce siècle en Italie. Au Moyen-âge, les paysages ne sont pas absents mais ce sont de simples décors de la scène principale souvent religieuse. C’est la figure humaine qui prime dans les peintures et la peinture religieuse et la peinture d’histoire sont alors les deux genres nobles. Le paysage naît comme genre pictural au XVIIème siècle dans la peinture hollandaise. Cette naissance est favorisée par le calvinisme et le rejet de l’iconographie religieuse. Or on sait que les artistes du Nord et d’Italie étaient en contact à cette époque.  Ce qui intéresse Agostino Tassi dans le paysage ? La perspective. Il l’apprend à Artemisia  à l’aide d’un cadre qui contient un quadrillage. C’est un cadre de perspective, un instrument très utilisé par les peintres du XVIIème siècle.

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Le procès

         La torture qu’a subit Artemisia est bien retranscrite. C’est le supplice des « sibilli » qui est répandu à l’époque et consiste à faire passer une corde entre ses doigts et serrer. Cet acte aurait pu lui briser les os et l’empêcher d’exercer son métier pour toujours.

Voici un extrait d’un acte du procès :

 » Lors Sa Seigneurie à l’effet de laver la plaignante de tout soupçon s’infamie, et afin de supprimer tous les doutes que l’on pourrait avoir ordonna et décréta qu’aux yeux et à la face du prévenu, la dite plaignante serait soumise à la question par le supplice des  » sibilli ». « 

    Les éléments de l’histoire ayant été modifiés pour filmer une passion contrariée, le procès ne peut retranscrire véridiquement les éléments de l’enquête. Il montre cependant les étapes principales du procès : les témoignages, les contradictions et les mensonges, l’examen gynécologique, la torture puis le dénouement.

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B.L

  Sources

Vidéo :

Agnès Merlet, « Artemisia », 1997, disponible en libre accès sur le site Youtube. URL : https://www.youtube.com/watch?v=zDU6qild1D0

Ouvrage :

Artemisia Gentileschi, Actes d’un procès pour viol suivi de Lettres, Traduit du latin par Laetizia Marinellei et de l’italien par Marie-Anne Toledano, 1984, Des femmes, Paris.

Articles :

BORSOOK Ève, « FRESQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 avril 2015. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/fresque/ 

COPPEL-BATSCH Marthe,  « Artemisia Gentileschi (1593-1653), Sexualité, violence, peinture » publié in Adolescence  [en ligne], 2008/2 n°64, Greupp. URL : http://www.cairn.info/zen.php?ID_ARTICLE=ADO_064_0365

DAUMAS Philippe , « Artemisia », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], 118 | 2012, mis en ligne le 01 janvier 2012, consulté le 18 avril 2015. URL : http://chrhc.revues.org/2619

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