Se mettre en scène: l’autoportrait chez Artemisia Gentileschi

Ce qui fait l’exceptionnalité d’Artemisia Gentileschi est malheureusement sa bien triste jeunesse traumatisée par de nombreux faits marquants. Tout commence avec le décès de sa mère, Prudenzia Montoni, à l’âge de dix ans (1605), et un père, Orazio Gentileschi, artiste reconnu qui entretient des relations compliquées avec sa fille, et enfin le viol par Agostino Tassi avec ses conséquences terribles ( le procès, la question qui a failli lui faire perdre la capacité de peindre, et l’humiliation aux yeux de tous). Toutefois, malgré les difficultés de sa jeunesse, l’artiste est devenue une femme épanouie et surtout glorieuse. Dans cet article, nous n’aborderons pas Artemisia Gentileschi comme une femme en colère se représentant sous les traits d’héroïnes meurtrières telle Judith, mais comme une femme-artiste accomplie, amatrice d’art dévouée à la peinture, et surtout comme une femme magnifique qui n’hésite pas à mettre son corps en scène. Mais avant d’aller plus loin dans notre propos, nous devons souligner un détail technique déterminant dans la peinture d’Artemisia : étant une femme, il était difficile pour elle de trouver des modèles masculins. Cette contrainte a pour conséquence qu’elle utilise sa propre image comme modèle dès ses débuts, ce qui pourrait expliquer (en partie bien sûr) le grand nombre de peinture à sujets féminins. Nous prendrons deux tableaux en exemple, présentés de manière chronologique.

Artemisia Gentileschi, Autoportrait au luth, © Curtis Galleries, Minneapolis, Minnesota
Artemsia Gentileschi, Autoportrait au luth, vers 1617-1618, huile sur toile, 65,05×50,2 cm, Minneapolis, Curtis Galleries.

Nous commencerons par un autoportrait de jeunesse, puisqu’il a été peint vers 1617-1618 à Florence, alors que la jeune femme n’avait qu’une vingtaine d’années. Ce tableau s’intitule Autoportrait au luth, conservé à Minneapolis aux Curtis Galleries. Nous avons devant nos yeux une femme aux formes généreuses habillée d’une robe apparemment de velours bleu sous laquelle dépasse une tunique blanche, et portant un turban noué autour de ses cheveux arrangés en torsades sous la coiffe. Elle est en train de jouer du luth, mais ses doigts posés avec légèreté suggèrent l’harmonie musicale qui peut être perçue comme le calme retrouvé de l’artiste. En effet, en 1616, soit un an avant la réalisation du tableau, Artemisia est admise à l’Accademia del Disegno de Florence où elle est arrivée vers 1612-1613. C’est la première femme à obtenir ce statut, et malgré des difficultés financières notables, ses commandes sont nombreuses et les commanditaires prestigieux comme Michelangelo Buonarroti le Jeune. C’est le début de sa consécration artistique. Si l’on revient au tableau, nous pouvons noter que son visage éclairé en partie par une lumière venant de la droite contraste avec le fond neutre du tableau. L’artiste est tournée de trois-quarts et semble donc se tourner vers nous pour nous regarder intensément, instaurant une relation intime entre elle et le spectateur. C’est une femme très belle, et qui en fière comme le montre une lettre à son amant Francesco Maria Maringhi (datée du 25 mars 1620[1]), où elle déclare qu’elle a tant grossi (suite à quatre grossesses) qu’elle lui serait méconnaissable; et cet embonpoint répond tout à fait aux normes de beauté de son époque.

-Autoportrait en Allégorie de la Peinture, v.1630, huile sur toile, 96,5x73,7 cm, Londres, Palais de Kensigton
Artemisia Gentileschi, Autoportrait en Allégorie de la Peinture, v.1630, huile sur toile, 96,5×73,7 cm, Londres, Palais de Kensigton

Notre artiste est une belle femme, et cet avantage, elle en jouera toute sa vie puisqu’elle attisera le désir de ses commanditaires en glissant une représentation de son corps dans les tableaux. Elle envoie aussi ses autoportraits à ses amis, ses commanditaires et son amant. Le second tableau qui retient notre attention est un autoportrait qu’elle peint vers 1630, Autoportrait en Allégorie de la Peinture, où cette fois-ci elle se représente non seulement en sa qualité d’artiste mais aussi comme incarnation de la Peinture. Elle se peint devant une toile, en pleine activité créatrice avec tous les attributs de la Peinture décrits par Cesare Ripa dans son traité Iconologia publié en 1593 : une chaîne avec un pendentif en forme de masque pour symboliser l’imitation, des mèches de cheveux détachées pour signifier la frénésie du tempérament artistique, et des habits aux couleurs changeantes (le drappo cangiante) pour montrer l’habilité de l’artiste à peindre différents motifs[2] . Notre peintre réussit ce qu’aucun artiste masculin n’aurait pu faire à sa place, soit réunir le portrait d’artiste et l’allégorie féminine de la peinture et même le représentation du modèle en un seul tableau. Ici, Artemisia se met en scène au moment de sa création artistique, son geste est suspendu et la lumière venant éclairé son front indique sa réflexion indispensable à la réalisation du tableau. Elle effectue alors une synthèse de la théorie, qui élabore le sujet du tableau, et de la pratique qui l’exécute, allant à l’encontre de préjugés sexistes de son époque, et montrant de cette manière « ce qu’une femme sait faire » d’après ses mots.[3]

Comme nous avons pu le voir dans cet article, Artemisia Gentileschi sait utiliser son image à bon escient, mais surtout elle montre une autre facette de sa personnalité dans ses autoportraits : celle de la femme capable de peindre aussi bien que les hommes, voire mieux que certains, et fière de sa peinture.

A.C.

Bibliographie

  • CONTINI, Roberto, SOLINAS, Francesco (dir), Artemisia, 1593-1654 : pouvoir, gloire et passions d’une femme peintre, cat.exp, Paris, Gallimard, Musée Maillol, 2012.
  •   LAPIERRE, Alexandra, Artemisia Gentileschi, « Ce qu’une femme sait faire », « Découvertes », Paris, Gallimard, 2012.

Webographie

[1] CONTINI, Roberto, SOLINAS, Francesco (dir), Artemisia, 1593-1654 : pouvoir, gloire et passions d’une femme peintre, cat.exp, Paris, Gallimard, Musée Maillol, 2012.

[2] GARRARD, Mary D., « Artemisia Gentileschi’s Self-Portrait as the Allegory of Painting », The Art Bulletin, Vol.62, N°1 (Mars 1980), p.97-112, [en ligne] consulté le 13 Avril 2015, URL: http://www.jstor.org/discover/10.2307/3049963?uid=3738016&uid=2&uid=4&sid=21105988562261

[3] LAPIERRE, Alexandra, Artemisia Gentileschi, « Ce qu’une femme sait faire », « Découvertes », Paris, Gallimard, 2012.

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