La force dans la « faiblesse »

Artemisia publique et privée

            Après avoir mis en évidence la force et la violence qui caractérisent Judith et Yaël, l’objectif de cet article est d’étudier un paradoxe intimement lié à la vie d’Artemisia : comment trouver la force dans une condition de faiblesse ? Cette « situation critique » se concrétise non seulement dans le fait d’être femme et artiste, mais également d’être publiquement connue en raison de son procès pour viol.

            Si Artemisia répond à la risée du public, en se créant un nouvel public qui apprécie son art, comment les héroïnes de ses tableaux réagissent-elles au drame du viol ?

Pour analyser les différentes réactions et comprendre le pathos dans l’interprétation picturale d’Artemisia, nous étudierons le cas de deux femmes vertueuses : Suzanne et Lucrèce.

 Suzanne ou la chaste endurance
Fig. 1 Artemisia Gentileschi, Suzanne et les vieillards, 1610, 170 x 121 cm, huile sur toile, Pommersfelden, Schloss Weißestein. © Wikipedia.
                                                              « Jour après jour, l’un et l’autre guettaient                                                                    avec ardeur une occasion de la voir[1]»

            L’histoire de Suzanne et les vieillards est racontée au chapitre 13 du Livre de Daniel. Ce chapitre ne figure pas dans la Bible hébraïque, mais constitue un texte apocryphe.

Suzanne est représentée comme une épouse vertueuse et respectée par la communauté juive de Babylone. Cependant, deux vieillards lubriques la surprennent au bain et lui font des avances. Même menacée, la chaste Suzanne ne cède pas au péché et son refus engendre, à son égard, de fausses accusations d’adultère. À son procès, c’est le prophète Daniel qui parvient à faire reconnaitre l’innocence de la jeune femme[2].

            Comme nous pouvons facilement comprendre, trois sont les points communs entre l’histoire de Suzanne et la vie d’Artemisia : d’abord le harcèlement et la calomnie, ensuite le procès.

            À plusieurs moments de sa carrière artistique, Artemisia réinterprète l’histoire de Suzanne. Dans la toile conservée au Schloss Weißestein de Pommersfelden (fig.1)[3], l’artiste propose une première version de l’épisode dans une perspective personnelle : les vieillards reflèteraient les avances sexuelles de Cosimo Quorli et d’Agostino Tassi, son futur violeur. Ce tableau a été réalisé en 1610, exactement un an avant le viol. En effet, selon les actes du procès, si le drame s’est consommé le 6 mai 1611, Quorli et Tassi sont des proches collaborateurs d’Orazio Gentileschi au moins dès 1610, date de la réalisation de cette œuvre.

Michel-Ange, La chute et l’expulsion du Paradis (détail), 1508-1512, fresque, Vatican, Chapelle Sixtine. © Wikipedia.
Anonyme, Le sarcophage d’Oreste (détail), 130-134 av. J.-C., marbre, Cleveland, Cleveland Museum of art. © Museum Syndicate.

            À propos de la posture de Suzanne, Deborah Anderson Silvers[4] met en évidence le geste des mains de l’héroïne. En particulier, l’historienne de l’art retrouve, d’une part, le même geste de honte qui avait caractérisé l’Adam de Michel-Ange (fig.2)[5], et de l’autre, le signe de protection de la nourrice que l’on observe sur le sarcophage d’Oreste (fig.3)[6].

            Entre la honte et la quête de protection, Artemisia – comme Suzanne – a vécu un drame qui se termine au tribunal et qui devient un fait public. De cette manière, nous constatons que les deux femmes ont supporté, avec une incroyable endurance, des épreuves qui les ont mises en situation de faiblesse.

Lucrèce : la vie et la mort, le sein et le poignard
Artemisia Gentileschi, Lucrèce, 1621, 137 x 130 cm, huile sur toile, Gênes, Musée de Gênes. © Wikipedia.
                                                               « Et Lucrèce en ceci m’étonnera, toujours,                                                 C’est qu’elle ait pris un fer pour terminer ses jours             et que n’ait pas suffi sa pudeur profanée[7]»

            La légende de Lucrèce, célèbre héroïne romaine, est racontée par Tite Live dans son ouvrage Ad Urbe Condita et par Ovide dans Les fastes. Ces deux récits ont contribué à la glorification de sa vertu et de sa chasteté en tant qu’éléments fondamentaux à l’instauration de la République romaine. En effet, son viol de la part d’un membre de la famille royale a concouru à l’expulsion des Tarquins, et donc à l’abolition de la monarchie à Rome en faveur du régime républicain. L’épisode est devenu légendaire en raison de la réaction de Lucrèce : au lieu de vivre sine dignitas[8], elle préfère se donner la mort[9].

            Lucrèce se caractérise non seulement par l’usage de la violence (que nous avons déjà évoqué à propos de Judith et d’Yaël), mais également par sa situation de faiblesse que l’assimile à Suzanne. Toutefois, nous devons faire une remarque préliminaire : dans le cas de Lucrèce, la femme n’exerce pas sa violence contre autrui, mais contre elle-même. De cette manière, la tension entre la force et la faiblesse est à son comble.

            Selon la tradition caravagesque, la Lucrèce d’Artemisia (fig.4)[10], conservée au Musée de Gênes, émerge des « ténèbres » de l’arrière-plan. La tenue du personnage nous laisse supposer que le viol s’est consommé peu de temps avant par rapport à la scène représentée[11]. En particulier, si la main droite de Lucrèce tient son sein, la gauche serre une dague pointée vers le ciel, la même direction de son regard. Il s’agit d’une expression d’angoisse qui se manifeste par les sourcils froncés et la posture de ce corps massif[12]. Comme dans le cas d’Yaël, Lucrèce se retrouve face à un moment d’indécision entre la vie et la mort[13]. D’ailleurs, cette dichotome trouve une concrétisation magistrale dans l’opposition entre le sein et le poignard.

Artemisia Gentileschi, Vierge allaitant l’Enfant, 1608-1609, 116 x 89,3 cm, huile sur toile, collection particulière. © Cafaitgenre.
Artemisia Gentileschi, Vierge allaitant l’Enfant, 1608-1609, 116 x 89,3 cm, huile sur toile, collection particulière. © Cafaitgenre.
Artemisia Gentileschi, Cléopâtre, 1620-1625, 97 x 71,5 cm, huile sur toile, Ro Ferrarese, Fondazione Cavallini Sgarbi. © Flickr.

Le sein devient, dans ce cas, le symbole de la vie du moment que la posture de Lucrèce nous rappelle l’allaitement, motif typique des scènes de Vierge à l’Enfant (fig.5)[14]. Quant au poignard, il évoque la mort violente dont nous percevons un écho dans la Cléopâtre réalisée par Artemisia entre 1620 et 1625 (fig.6)[15].

            Dans la citation qui ouvre cette section, Pétrarque exalte le suicide de Lucrèce. En fait, le poète célèbre la sagesse et la fermeté qui ont guidé sa dernière décision. À son tour Artemisia Gentileschi, grâce à son art, glorifie cette différente manière de réagir au viol : c’est la force dans la faiblesse à guider tantôt le poignard tantôt le pinceau.

FC


[1] Livre de Daniel (13, 12). [En ligne] < http://www.insecula.com/oeuvre/O0017320.html > (consulté le 27/03/15).

[2] KOEHL Hélène, « Suzanne subversive à son corps défendant, quand le jeune s’oppose à l’institution » dans Études théologiques et religieuses, Tome 84, Vol. 4 (2009), pp. 537-551. [En ligne] < www.cairn.info/load_pdf.php?ID_ARTICLE=ETR_0844_0537 > (consulté le 27/03/15).

[3] Artemisia Gentileschi, Suzanne et les vieillards, 1610, 170 x 121 cm, huile sur toile, Pommersfelden, Schloss Weißestein. © Wikipedia. Disponible sur < http://it.wikipedia.org/wiki/Artemisia_Gentileschi#/media/File:Susanna_and_the_Elders_(1610),_Artemisia_Gentileschi.jpg  > (consulté le 27/03/15).

[4] SILVERS, Deborah Anderson, Artemisia Gentileschi : The Heart of a Woman and the Soul of a Caesar, Tampa, University of South Florida, 2010. [En ligne] < http://scholarcommons.usf.edu/etd/3588 > (consulté le 27/03/15).

[5] Michel-Ange, La chute et l’expulsion du Paradis (détail), 1508-1512, fresque, Vatican, Chapelle Sixtine. © Wikipedia. Disponible sur < http://it.wikipedia.org/wiki/Volta_della_Cappella_Sistina#/media/File:Gardenbeforeandafter.jpg > (consulté le 27/03/15).

[6] Anonyme, Le sarcophage d’Oreste (détail), 130-134 av. J.-C., marbre, Cleveland, Cleveland Museum of art. © Museum Syndicate. Disponible sur < http://www.museumsyndicate.com/images/4/36663.jpg > (consulté le 27/03/15).

[7] PETRARQUE, Canzoniere, 262. [En ligne] < http://archive.org/stream/lessonnetsdept02petr/lessonnetsdept02petr_djvu.txt > (consulté le 27/03/15).

[8] « Sans dignité » à la suite du viol.

[9] ENDRES Amy Lynne, Painting Lucretia: Fear and Desire : A Feminist Discourse on Representations by Artemisia Gentileschi and Tintoretto, Milwaukee, University of Wisconsin-Milwaukee, 2013. [En ligne] < http://dc.uwm.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1094&context=etd  > (consulté le 27/03/15).

[10] Artemisia Gentileschi, Lucrèce, 1621, 137 x 130 cm, huile sur toile, Gênes, Musée de Gênes. © Wikipedia. Disponible sur < http://it.wikipedia.org/wiki/Artemisia_Gentileschi#/media/File:Lucretia_by_Artemisia_Gentileschi.jpg > (consulté le 27/03/15).

[11] RATELLE-MONTEMIGLIO Catherine, Femmes et violences dans les œuvres d’Artemisia Gentileschi et d’Elisabetta Sirani, Montréal, Université du Québec à Montréal, 2013. [En ligne] < www.archipel.uqam.ca/5736/1/M13141.pdf  > (consulté le 27/03/15).

[12] COPPEL-BATSCH Marthe, « Artemisia Gentileschi (1593-1653). Sexualité, violence, peinture », dans Adolescence, Vol. 2, n° 64 (2008), pp. 365-387. [En ligne] < http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=ADO_064_0365&gathStatIcon=true > (consulté le 27/03/15).

[13] TEDESCO Cristine, A arte pictórica de Artemísia Gentileschi nos olhares generificados da história, dans Visualidades, Vol. 10, n°1 (2012), pp. 205-225. [En ligne] < http://www.revistas.ufg.br/index.php/VISUAL/article/viewFile/23093/13638  > (consulté le 27/03/15).

[14] Artemisia Gentileschi, Vierge allaitant l’Enfant, 1608-1609, 116 x 89,3 cm, huile sur toile, collection particulière. © Cafaitgenre. Disponible sur < https://cafaitgenre.files.wordpress.com/2012/04/artemisia-2.jpg > (consulté le 27/03/15).

[15]Artemisia Gentileschi, Cléopâtre, 1620-1625, 97 x 71,5 cm, huile sur toile, Ro Ferrarese, Fondazione Cavallini Sgarbi. © Flickr. Disponible sur < https://www.flickr.com/photos/124178752@N07/15493749650/in/photolist-pB8vYE-rB8PEY-4kKJ8A-b6GDzc-cCF4H3-7gLXm8-b6GD5D-5WUxSb-dkKyfz-pKja2L-nB8NPj-dpPrac-7jpMpu-bHnK86-9FJx5x-7i5nBF-7tZVAU-fvVoD7-dpPArQ-4VspXE-pJx3E5-bsePdS-5nym7C-9FJsoi-jzYqhZ > (consulté le 27/03/15).

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