La subversion dans l’art

« L’appétit dévorant du temps est évident : non content d’avoir rongé les œuvres mêmes et les témoignages honorifiques d’un grand nombre d’artistes, il a effacé et éteint le nom de tous ceux dont le souvenir avait été préservé par autre chose que la piété impérissable des écrivains[1] ».

            Cette citation de Giorgio Vasari (1511-1574), peintre de la Renaissance italienne et célèbre auteur des Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes[2], nous permet d’introduire cet article consacrée à la postérité d’Artemisia. En effet, selon Vasari, c’est contre ce temps dévorateur (tempus edax rerum[3]) que les écrivains et les historiens de l’art doivent se battre afin de faire « revivre » la mémoire des artistes et de leurs œuvres. De cette manière, nous souhaitons évoquer comment cette lutte contre le temps a été menée, au début du XXème siècle en faveur du Caravage et d’Artemisia, par deux historiens de l’art d’exception : Roberto Longhi et Anna Banti.

Roberto Longhi : l’amour de Caravage et la découverte des Gentileschi
Longhi - Merisi
Fig. 1 Roberto Longhi et Caravage © La Gazzetta d’Alba et Wikipedia.

 

            Figure capitale pour l’art italien, Roberto Longhi (1890-1970) a été le premier historien de l’art à s’intéresser à la production de Caravage et des caravagesques. En outre, après sa thèse (1911) et l’exposition sur le peintre milanais (1953), Longhi collabore à la revue L’Arte en publiant des notes critiques sur d’autres peintres : Giotto, Piero della Francesca et les Gentileschi[4].

            Malgré le parcours hors du commun d’Artemisia, son art tombe dans l’oubli jusqu’à l’article de Longhi intitulé « Gentileschi, padre e figlia », publié dans L’Arte en 1916[5]. C’est dans ce cadre que l’historien de l’art affirme qu’Artemisia a été la seule à avoir compris ce qu’est vraiment la peinture[6]. En outre, en ce qui concerne le sujet Judith et Holopherne, Longhi établit parallélisme entre la version de Caravage et celle d’Artemisia et dit : « C’est une femme incroyable ! Une femme peut-elle peindre cela ?[7] »

            En dépit de tous ces termes élogieux aux égards d’Artemisia, Longhi soutient fermement la supériorité de son père Orazio et c’est à partir de cette conviction que le Metropolitan Museum of Art de New York a conçu son exposition de 2001[8]. Cette dernière référence nous permet de comprendre l’autorité d’un novateur comme Roberto Longhi. Mais peut-on innover la vision d’un novateur ?

Anna Banti et Artemisia : histoire d’une affinité élective
Banti-Gentileschi
Fig. 2 Anna Banti et Artemisia Gentileschi © Ghilardi et Wikipedia.

            Parmi les élèves de Roberto Longhi, il faut signaler Lucia Lopresti (1895-1985) qui, en 1924, deviendra sa femme. Comme nous pouvons facilement l’imaginer, l’influence de Longhi est évidente dans le travail de Lucia Lopresti en tant qu’historienne de l’art. Toutefois, on remarque un changement quand Lucia choisit d’abandonner l’art pour se consacrer à une autre passion : la littérature. C’est ainsi qu’elle devient romancière sous le pseudonyme d’Anna Banti et confesse que : « dans mon existence, j’ai toujours eu devant moi une ombre, parce que je vivais avec une personne qui avait une renommée très grande et un très grand charme. Anna Banti a toujours été la femme de […] Roberto Longhi. Vous voyez, si je n’étais pas sa femme, j’aurais sûrement été plus en vue. D’ailleurs dans un couple, c’est fatal que celui qui émerge est le plus doué de génie[9] ».

            Par ces mots un peu mélancoliques, Anna Banti affirme la volonté de se faire un nom au-delà de son lien conjugal, comme Artemisia a dû se faire « un prénom » pour se distinguer de son père[10]. Plusieurs sont les points communs entre Anna et Artemisia, à laquelle l’autrice dédie un roman publié en 1947[11].

            Selon Enza Biagini Sabelli[12], l’intérêt d’Anna Banti pour Artemisia trouve son origine dans l’article de Roberto Longhi mentionné plus haut. De cette inspiration, Anna innove la pensée de son mari à travers un roman de « fiction biographique » qui conjugue ces deux passions : l’art et la littérature. A ce propos, Emanuela Genesio soutient qu’en même temps Anna Banti « imbrique son autobiographie à la biographie d’Artemisia […], exemplum de la confrontation fragile et atavique entre peinture et écriture[13] ».

            Le roman d’Anna Banti est le fruit d’une réécriture d’un premier manuscrit perdu lors des bombardements de la Seconde Guerre Mondiale. Cela permet à la romancière d’apporter un changement capital : Anna décide de s’inclure dans le roman en tant que personnage. De cette manière, l’autrice ouvre le roman avec Artemisia qui tente de la consoler pour la perte du récit précédent. Toutefois, les bombardements causent la destruction non seulement du premier manuscrit, mais également de la tombe d’Artemisia à Naples[14] : « les deux tombes d’Artemisia, la vraie et la fictive, sont maintenant identiques, poussière respirée. Pour cette raison, non plus exaltée, mais secrètement expiée, l’histoire d’Artemisia continue[15] ».

            C’est ainsi, presque secrètement, qu’Anna Banti a lutté contre le temps pour honorer la gloire d’une femme d’exception. Son roman, historique et autobiographique à la fois, devient un véritable manifeste de l’accès à l’art de la part des femmes au XVIIème et XXème siècle.

 ***

            Grâce à l’exemple d’Anna Banti, nous avons observé que l’on peut faire de l’histoire de l’art non seulement par le biais des publications scientifiques, mais également à travers les pages d’un roman ou – plus humblement – d’un blog.

FC


[1] VASARI Giorgio, Les vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, éd. commentée sous la dir. d’André Chastel, Paris, Berger-Levrault, 1981, vol. 1, p. 53.

[2] VASARI Giorgio, Les vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, Paris, Boiste, 1803 [En ligne] < https://books.google.fr/books?id=Lb85AAAAcAAJ&printsec=frontcover&dq=vasari+vies&hl=fr&sa=X&ei=4hopVfv6IYaAUdbIg5gF&ved=0CCAQ6AEwAA#v=onepage&q=vasari%20vies&f=false > (consulté le 11/04/2015).

[3] A propos de cette conception du tempus edax rerum nous signalons les réflexions d’Ovide, Métamorphoses, XV, 234. [En ligne] < http://la.wikisource.org/wiki/Metamorphoses_(Ovidius)/Liber_XV > (consulté le 11/04/2015).

[4] DE LA COSTE-MESSELIÈRE Marie-Geneviève, « Longhi Roberto (1890-1970) », dans Encyclopædia Universalis [En ligne < http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/roberto-longhi/ > (consulté le 11/04/2015) et AGOSTI Giovanni, « Vicissitudes récentes de la monographie d’art – Réflexions italiennes (1982-1985) », dans Actes de la recherche en sciences sociales, Vol. 66-67 (1987), pp. 95-104.  [En ligne] < http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1987_num_66_1_2363 > (consulté le 11/04/2015).

[5] LONGHI Roberto, « Gentileschi, padre e figlia », dans L’Arte, n°19 (1916), pp. 245-314.

[6] « La seule femme en Italie qui ait su ce qu’est la peinture, ce que sont les couleurs, les mélanges et autres notions fondamentales».

[7] Nous signalons la citation complète mentionnée dans ROY-MARCOUX Jérôme, Orazio and Artemisia Gentileschi : Father and Daughter Painters in Baroque Italy. Réception critique d’un jumelage expositionnel, Université de Montréal, 2010 [En ligne] < https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/bitstream/handle/1866/4649/Roy-Marcoux_Jerome_2010_memoire.pdf;jsessionid=7AA3F14A3940F73234D0C590D298DEC2?sequence=2 > (consulté le 11/04/2015) : « Ma questa è la donna terribile ! Une donna ha dipinto tutto questo ? Imploriamo grazia […] Ciò che sorprendre è l’impassibilità ferina de qui ha dipinto tutto questo, ed è persino riuscita a rincontrare che il sangue sprizzando con violenza può ornare di due bordi di gocciole a colo lo zampillo centrale ! Incredibile, vi dico ! »

[8] CHRISTIANSEN Keith et MANN Judith W., Orazio and Artemisia Gentileschi, New York, The Metropolitan Museum, 2001. [En ligne] < http://www.metmuseum.org/research/metpublications/Orazio_and_Artemisia_Gentileschi# > (consulté le 11/04/2015) et ROY-MARCOUX Jérôme, Orazio and Artemisia Gentileschi : Father and Daughter Painters in Baroque Italy. Réception critique d’un jumelage expositionnel, Université de Montréal, 2010 [En ligne] < https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/bitstream/handle/1866/4649/Roy-Marcoux_Jerome_2010_memoire.pdf;jsessionid=7AA3F14A3940F73234D0C590D298DEC2?sequence=2 > (consulté le 11/04/2015).

[9] GENESIO Emanuela, « Anna Banti et Artemisia Gentileschi une rencontre entre récit et peinture », dans Marges, vol. 3 (2004), pp. 36-64 [En ligne] < http://marges.revues.org/773 > (consulté le 11/04/2015).

[10] GUIDONI Christiane, Artemisia: portrait d’une autre [En ligne] < http://chroniquesitaliennes.univ-paris3.fr/PDF/20/guidoni20.pdf > (consulté le 11/04/2015).

[11] BANTI Anna, Artemisia, Paris, P.O.L., 1989.

[12] BIAGINI SABELLI Enza, « Anna Banti et Artemisia », dans Recherches & Travaux, vol. 68 (2006), pp. 41-55 [En ligne] < http://recherchestravaux.revues.org/130 > (consulté le 11/04/2015).

[13] GENESIO Emanuela, « Anna Banti et Artemisia Gentileschi une rencontre entre récit et peinture », dans Marges, vol. 3 (2004), pp. 36-64 [En ligne] < http://marges.revues.org/773 > (consulté le 11/04/2015).

[14] ROMERO Carmen, « Artemisia Gentileschi », dans Arte, Individuo y Sociedad, vol. 7 (1995), pp. 73-81, [En ligne] < http://www.arteindividuoysociedad.es/articles/N7/Carmen_Romero.pdf > (consulté le 11/04/2015).

[15] Cité dans BIAGINI SABELLI Enza, « Anna Banti et Artemisia », dans Recherches & Travaux, vol. 68 (2006), pp. 41-55 [En ligne] < http://recherchestravaux.revues.org/130 > (consulté le 11/04/2015).


Fig. 1 Roberto Longhi et Caravage © La Gazzetta d’Alba et Wikipedia. Disponibles sur <http://www.stpauls.it/ga07/0738ga/0738ga09.htm  &gt; (consulté le 11/04/15) et <http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Caravage#/media/File:Bild-Ottavio_Leoni,_Caravaggio.jpg > (consulté le 11/04/15) .

Fig. 2 Anna Banti et Artemisia Gentileschi © Ghilardi et Wikipedia. Disponibles sur <http://www.cristinacampo.it/public/anna%20banti.pdf > (consulté le 11/04/15) et <http://fr.wikipedia.org/wiki/Artemisia_Gentileschi#/media/File:Self-portrait_as_the_Allegory_of_Painting_by_Artemisia_Gentileschi.jpg > (consulté le 11/04/15) .

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